POURQUOI J’AI CHOISI DE FAIRE UN LIVRE SUR PEYI LÒK
- Johnson Sabin

- 2 déc. 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 12 déc. 2025
En 2019, Haïti s’est arrêté.
Les rues bloquées, les villes paralysées, les barricades dressées comme des murs impossibles à franchir.
Pour beaucoup, Peyi Lòk a été un moment de crise.
Pour moi, photojournaliste sur le terrain, c’était autre chose :
Un tournant historique, un langage collectif, un cri qu’il fallait absolument documenter.
Ce livre est né de cette nécessité.
Photographier un pays qui dit “assez”
Pendant Peyi Lòk, les rues n’étaient plus des lieux de passage : elles étaient devenues des voix.
Chaque barricade parlait.
Chaque pneu enflammé exprimait un refus.
Chaque visage racontait la même chose : “Nous ne voulons plus vivre comme ça.”
En tant que photojournaliste, j’ai compris que j’étais en train d’assister à un moment où le
peuple reprenait l’espace pour reprendre la parole.
Ce n’était pas du chaos.
C’était une stratégie de lutte.
Et je devais en être témoin.
Une revendication claire : un changement de système
La revendication populaire était nette : un changement de système, pas seulement un changement de gouvernement.
Un jour, au milieu des manifestations, j’ai rencontré une femme d’environ soixante ans.
Elle transpirait, mais elle avançait avec force, en frappant le sol de sa sandale.
Elle m’a regardé comme si elle témoignait pour tout un peuple et m’a dit :« Fòk chodyè a chavire ! »
Cette phrase m’a traversé.
Elle signifiait :
un meilleur partage,
une meilleure distribution des richesses,
la fin d’un système qui profite à quelques-uns et abandonne les autres.
Dans son cri, il y avait la colère, mais aussi l’espérance.
C’est elle et toutes les voix comme la sienne qui m’ont convaincu que Peyi Lòk ne pouvait pas être oublié.
Un pays immobilisé, mais un peuple en mouvement
J’ai marché dans ces rues bloquées.
J’ai vu :
• les jeunes qui transportaient les pneus,
• des mères qui revendiquaient les prix trop chers des écoles et la cherté de la vie,
• des femmes qui transportaient des pancartes et même des pneus pour participer aux barrages,
• les travailleurs qui rentraient à pied sur des kilomètres,
• les regards fatigués mais déterminés,
• les cris étouffés, les silences lourds, la tension dans l’air.
La rue était devenue un espace politique total.
C’est là que tout se décidait.
C’est là que tout se disait.
Mon appareil photo était mon seul outil pour rendre cette réalité visible.
Pourquoi un livre ? Pour empêcher l’effacement
En Haïti, les crises se succèdent et s’effacent.
La mémoire disparaît.
L’histoire se dilue dans les conversations, les réseaux sociaux, les rumeurs.
Je ne voulais pas que Peyi Lòk devienne un souvenir flou.
Ni réduit à quelques images virales.
Ni raconté uniquement de l’extérieur.
Je voulais créer un objet qui reste, que l’on peut ouvrir dans cinq ans, dix ans, vingt ans, pour se souvenir :
• de ce que nous avons vécu,
• de ce que nous avons exigé,
• de ce que nous avons refusé,
• de ce que nous avons espéré.
Photographier les individus derrière la « foule »
On parle souvent de “la foule”, comme si elle était un bloc uniforme.
Mais sur le terrain, j’ai vu des personnes, pas une masse.
Dans mes images, il y a :
• un adolescent qui pousse un pneu brûlant,
• un homme qui marche seul au milieu d’une avenue vide,
• une femme qui écrit sur les murailles avec un spray rouge: "NOU VLE VIV on veut vivre"
• des enfants qui observent sans comprendre mais ressentent tout.
Chaque personne avait sa propre raison d’être dans la rue.
C’est pour cela qu’un livre était nécessaire :
pour redonner un visage à ce moment,
pour montrer les individualités que l’Histoire oublie.
Le photojournaliste face à sa responsabilité
Être photojournaliste dans ces moments, ce n’est pas seulement faire des images.
C’est comprendre ce qu’on regarde.
C’est chercher la dignité dans le chaos.
C’est raconter sans trahir.
C’est rester humain, même au cœur de la tension.
Je n’étais pas là pour glorifier la violence, ni pour alimenter la peur.
J’étais là pour témoigner.
Pour produire une trace fidèle, humaine et nécessaire.
C’est cela qui donne sens à mon métier.
Et c’est cela qui a donné naissance au livre Peyi Lòk.
Garder une mémoire pour construire l’avenir
Si j’ai réalisé ce livre, c’est parce que je crois profondément que :
• un pays sans mémoire se condamne à répéter les mêmes erreurs,
• une image peut empêcher l’effacement,
• une photographie peut contenir une vérité humaine qu’aucun discours ne remplace.
Peyi Lòk a été un cri.
Ce livre est son témoin.
Et tant que nous préserverons une trace de ce que nous avons traversé,
nous préserverons aussi la possibilité de construire quelque chose de meilleur.



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